Rencontre avec Ambiguous Dance Company

Lundi 20 novembre 2017 – Art Center d’Ansan (près de Séoul) Corée du Sud

Rencontre avec Ambiguous Dance Company

                 Le 13 juin 2017, moins d’un mois après notre départ, au Festival de Sibiu en Roumanie, nous assistions à un des spectacles de danse les plus incroyables que nous ayons jamais vu : Body Concert de la coréenne Ambiguous Dance Company (pour rappel http://desoieetdescene.com/body-concert/ ). Cinq mois plus tard et quelques 25000 kilomètres parcourus, nous les avons rencontrés en Corée du Sud.

              Après quelques échanges de courriels avec Eunkyung (danseuse de la compagnie), nous convenons d’une rencontre lundi 20 novembre au Ansan Art Center où ils sont en résidence depuis trois années. Ils répètent une dernière fois le spectacle Body Concert dont ils présenteront une version écourtée le lendemain à Hong-Kong.

           La compagnie vient de fêter ses dix années d’existence, originalement créée Kim Bo-ram et Jang Kyeang-mim en 2007. Ils se sont rencontrés à l’école et viennent tout deux de la street dance. Nous étions très curieux de les rencontrer pour les interroger sur leur processus de création du spectacle, leur travail de groupe et plus généralement être danseur en Corée du Sud.

        Le groupe définit son travail selon l’idée suivante : « S’échappant des genres et des idées préconçues, le groupe s’exprime à travers le mouvement corporel et la musique. Plutôt que de se concentrer sur la transmission d’un message ou d’une signification artistique, ils tentent de transmettre ce que la danse et la musique peuvent être le langage le plus beau et le plus honnête de la société humaine à travers le corps. »

         Le spectacle Body Concert a été créé en 2010. Il est le fruit de l’imagination du chorégraphe de la compagnie Kim Bo-ram. Il a imaginé et conçu tous les mouvements du spectacle, ce qui lui a pris presque une année de travail. Le point initial du travail de chaque tableau est à chaque fois un morceau de musique. Kim Bo-ram, qui écoute énormément de musiques, dessine ce qu’il entend sur un petit carnet. Cela donne des successions de petits caractères qui ondulent sur le papier avec la mélodie musicale. Il dessine très souvent (d’ailleurs c’est lui aussi qui fait les graphismes de la compagnie). Ensuite il met visuellement en espace ses inspirations, sans jamais essayer d’illustrer la musique où être en adéquation automatique avec le rythme celle-ci (par exemple sur une chanson de Beyoncé, la chorégraphie est fortement inspirée de mouvements de ballet exécutés rapidement…). Ensuite, avec l’appui des danseurs, les tableaux sont ainsi créés. D’autre part, nous leurs avons posé la question des lunettes, qui sont un élément récurrent dans leurs spectacles (dans Body Concert ce sont des lunettes de piscines UV, dans un autre des lunettes de soleil…). L’idée est d’affaiblir le contact visuel du spectateur avec le visage du danseur afin que le public regarde davantage les mouvements. Les costumes (ici costume veste, pantalon, chemise blanche et cravate) sont tous les mêmes car Kim Bo-ram ne fait pas de distinction de genre pour les personnes qui dansent les chorégraphies.

          Le spectacle évolue par petites touches depuis sept années, travaillant notamment sur les moments de pauses et de respirations. Nous avons demandé à Kim Bo-ram et Jang Kyeang-mim comment ils définiraient le spectacle, spontanément le second nous a répondu « le stop », c’est à dire les arrêts. En effet le spectacle repose sur le fin découpage des très nombreux arrêts. Chaque mouvement est cadencé. Kim Bo-ram explique le titre plus par le fait qu’il s’agisse d’une succession de musiques sur lesquelles les danseurs dansent, littéralement le titre d’une certaine manière. L’une des caractéristiques essentielles du spectacle est la vitesse extrême des mouvements et leurs enchaînements. Que leurs exécutions soient lentes et/ou rapides, ils sont toujours d’une précision parfaite. Les arrêts corporels, de fractions de secondes bien souvent, décomposent les gestes véloces comme le ferait un stroboscope, permet d’agrémenter les chorégraphies de groupe qui se disloque et reprenne de concert. A la question, quel a été le point de départ de cette recherche de la rapidité ? Kim Bo-ram nous répond simplement « Dans la société, tout va très vite». Le parallèle est inévitable dans l’expérience de spectateur.

         Quand la compagnie se retrouve, ils s’échauffent généralement une heure (entraînement varié passant par le yoga, parfois du renforcement musculaire, ou des exercices de danse), puis ils enchaînent sur le travail de spectacle. La très haute qualité des danseurs, de leurs puissances physiques, leurs explosivités corporelles, leurs synchronisations en rythme n’a pas de secret : elle est le résultat d’un intense travail et de grande ampleur. Nous avons assisté à seulement quelques heures de répétitions mais avons été très impressionnés par la densité des efforts fournis par le groupe, par l’implication de chacun et l’exigence de Kim Bo-ram. Le travail requiert une très haute condition physique car l’énergie des chorégraphies est très importante. Mais le travail se déroule dans une ambiance bon enfant. Au fil des années, des danseurs changent car certains parfois travaillent sur d’autres projets ou ont une autre occupation (comme professeur par exemple). La compagnie tente de conserver un noyau dur, mais en Corée du Sud il est très compliqué de vivre seulement de la danse. Notamment parce qu’il n’existe pas de réels circuits de diffusion, les théâtres des autres villes sont frileux à programmer un spectacle qui n’est pas de leur ville. Par exemple le public de Séoul ne viendrait pas à Ansan voir un de leurs spectacles, alors que le trajet en métro est d’une quarantaine de minutes. C’est pour cela qu’ils ont hésité à accepter la proposition du Art Center de Ansan, car c’est une ville périphérique de Séoul et il y a la crainte d’être « oublié » dans la capitale, qui est le cœur culturel du pays.

            La situation culturelle en Corée du Sud rejoint celle de nombreux pays occidentaux. A la fois sur le fait qu’il y a de plus en plus de nombreuses compagnies qui se créent, mais également à propos du fait que la nouveauté est toujours privilégiée et supportée financièrement, au détriment de la continuité. Autrement dit, le gouvernement aide en subventionnant une partie généralement du premier spectacle d’une compagnie, mais il n’y a ensuite plus aucun soutien pour les spectacles suivants. Par exemple l’an prochain, la compagnie ira aux États-Unis présenter leur spectacle, là aussi les salles qui les accueillent leur ont demandé de créer un nouveau spectacle. Vivre de la danse en Corée du Sud est possible mais difficile. De même, cela apparaît d’autant plus compliqué pour les femmes, notamment chorégraphes, car c’est une société où les inégalités masculines/féminines existent en faveur des premiers (de la même échelle qu’en France). La compagnie est contrainte de multiplier les festivals, même de plein air, pour augmenter sa diffusion. C’est pour cela qu’ils se sentent privilégiés que le Art Center d’Ansan leur est proposé d’être artistes résidents. Ainsi ils bénéficient notamment d’un studio de danse pour les répétitions.

Kim Bo-ram and Eunkyung

         L’échange avec Eunkyung a été très enrichissant. Nous sommes chanceux car elle parle un superbe anglais et a pris le temps de répondre à nos questions. De plus, nous avons même eu le plaisir d’assister à un filage de la version écourtée de Body Concert pour Hong-Kong. Même sans lumière ni costume, nous avons été impressionnés. Encore plus par le fait d’être si proches et de se rendre compte ô combien les vitesses des mouvements, leurs diversités et leurs qualités sont stupéfiantes. L’enchaînement des tableaux raconte indéniablement une vision de la société contemporaine, de nos rythmes de vie. La force est que les danses n’ont rien de mimétiques à la vie quotidienne, mais dans la synesthésie des corps, des chorégraphies et des variétés de rythmes. Body Concert est un chef d’œuvre. En le revoyant une deuxième fois, nous avons encore plus aimé. L’intensité, l’unisson, les danses. Les jours qui ont suivi nous y repensons encore avec cette même vibration dans le corps et la tête.

          Pour finir, plus généralement, la compagnie nous a chaleureusement accueilli. La troupe est vraiment adorable. En repartant, ils nous ont offert un t-shirt de leur création Don’t do. Après une photo de groupe et quelques accolades nous les laissons travailler car le lendemain ils prennent tôt l’avion pour Hong Kong.

        Nous remercions chaleureusement toute l’Ambiguous Dance Company pour nous avoir accueillis et permis d’assister à cette répétition. Leur qualité de travail est époustouflante. Un très grand merci à tous, notamment Kim Bo-ram et Jang Kyeang-mim de nous avoir accordé du temps pour répondre à nos questions. Enfin, nous remercions particulièrement Eunkyung pour nos échanges de mails, notre conversation très instructive que nous avons eu ensemble tout au long de l’après-midi. Pour conclure, nous avons hâte qu’ils soient rapidement diffusés en Europe.

Une vidéo trailer du spectacle : https://www.youtube.com/watch?v=0t8g2OP5Pik

Si vous souhaitez les suivre sur facebook : https://www.facebook.com/amdaco2014/